Voyage céleste



         Le musée Jacquemart-André présentait une exposition sur le peintre, injustement, méconnu du grand public : Eugène Boudin. Le simple fait de promener ses pas dans cet impressionnant hôtel particulier de la fin du XIXème siècle, de pénétrer, surveillés par deux lion vigilants, dans une demeure riche d'histoires et d'Histoire, avec une formidable et atypique collection d'Art, est un plaisir. Les conduire vers les cieux de Boudin n'en est qu'un parachèvement. Cette exposition consacrait un artiste fabuleux, car il semblait représenter l'artiste dans toute son exhaustivité. Boudin est également fondamental dans la peinture occidentale dans le sens où c'est lui, le précurseur de l'impressionnisme, si l'on ne peut qualifier certaines de ses œuvres d'impressionnistes, comme Rivage et ciel, fulgurant de rendu d'un ciel entre le bleu et l'ocre orangé, vibrant de profondeur, ou sa Pointe du Raz, dans laquelle les traits disparaissent, les contours s'estompent, le ciel et la mer sont unis et indéfinissables ! Né à Honfleur et mort à Deauville, l'élément marin fait partie intégrante de sa personnalité artistique. D'ailleurs, il ira balader son coup d'oeil de magicien sur les côtes bretonnes, du Nord de la France, mais également aux Pays-Bas par exemple. Courbet le surnommait : le « Roi des ciels ». Voilà ce qu'était Eugène Boudin : un poète qui de la nature immense, captait l'unicité d'un instant ; une lumière, une couleur, une odeur, une vie ; et l'immortalisait. C'est pourquoi Baudelaire en fut un fervent défenseur, un admirateur sans relâche. Tout deux étaient des poètes, ils aspiraient à recréer la réalité. Boudin se considérait comme un « indépendant, c'est-à-dire ne relevant pas des écoles consacrées … et sacrées... ». Comment aurait-il pu être un peintre académique ? Baudelaire méprisait les réalistes car être réaliste est le dessein vain de représenter une réalité qui s'échappe toujours dans sa vitalité. Bien au contraire, Boudin, comme le feront les impressionnistes qui le suivront, rend compte de la réalité non pas par la finesse du trait qui rend un corps sans âme, mais par l'âme elle-même, dans un mouvement, une instantanéité. C'est ainsi qu'il peut toucher à la réalité vraie, et finalement, au but ultime : le Beau.
         Baudelaire, dans sa « Bénédiction », écrit : « Il joue avec le vent, cause avec le nuage ». Pourrais-ton trouver meilleur qualificatif pour Eugène Boudin ? Ce solitaire passait des heures à peindre, face à l'horizon. Il était en symbiose avec son objet, le sujet y étant harmonieusement mêlé. En Art, il serait un véritable dionysiaque, comme l'explique Nietzsche dans la Naissance de la Tragédie. Il est tout sauf apollinien. Boudin est un peintre qui aime à se confronter à la nature même, il est un homme « triste » comme il le dit lui-même, il ne sait se ravir de la société ou des plaisirs, ce magicien est torturé par une constante introspection intérieure concernant son art. Cette manière de peindre dans le sujet même rend bien compte de l'aspect du dionysiaque nietzschéen qui explique que l'Artiste cherche alors à faire un avec la Nature pour toucher au sublime de la sensibilité, de l'indicible, de l'ineffable : l'absolu créateur. Il n'était d'aucun courant, s'inspirait de ses contemporains, mais était toujours en décalage avec le cercle de l'Art, il est donc tout sauf apollinien, et sa mesure, et son carcan, et ses règles stériles. Eugène Boudin offre des vues de port où le mouvement précis des traits des navires, des hommes des quais, sur ceux de Honfleur, de Rouen ou de Bordeaux, est pinçant de réalisme sous le ciel couvert et lourd, souvent gris – atténué d'un bleu. Mais le peintre nous offre, en plus des baignades mondaines sur les plages deauvillaises, des scènes de la vie quotidienne, comme les charmantes Pêcheuses sur la plage de Berck,qui sont toutes les cinq sur la plage surmontée d'un long ciel bleu pâle, sans la trace égarée d'un nuage, qui semblent très occupée à leur repos, après la pêche. Cette œuvre est d'une intimité intimidante, sans nuage, sans ombre, le regard est invariablement porté sur ce petit groupe de pêcheuses, dans leur coiffe traditionnelle, dans leur pose naturelle, comme si le pinceau de Boudin avait volé un instant de vie. Les traits de leur visage sont indistincts et, pourtant, par leur forme et leurs couleurs, qu'elles nous paraissent bien présentes ! 
      Mais peut-être que l'oeuvre qui m'a le plus frappé par sa beauté est le magnifique « Coup de vent devant Frascati (Le Havre) », de 1896. Il est courant de voir des amateurs éclairés de peinture s'arrêter devant chaque œuvre et donner une analyse brillante du tableau, nous informant sur la vie de l'auteur et les caractéristiques du mouvement dans lequel il s'insère. Mais ce n'est, d'un point de vue subjectif, point là la grandeur, la magie de l'Art. Pourrions-nous passer devant mille tableaux des plus grands peintres, si un nous touche, nous alpague dans cette promenade des chef-d'oeuvres, là est l'Art, le véritable. Il est celui qui fait naître en nous une « émotion esthétique » comme le dit Charles Pépin. C'est un « jeu libre et harmonieux des facultés humaines » que le Beau selon Kant, car c'est un point trouvé involontairement entre l'entendement, l'analyse intellectuelle, et la perception, la sensibilité : l'intellect et l'affect si l'on veut. De là provient l'émotion que j'ai ressentie devant cette œuvre. Elle s'explique sans doute par plusieurs raisons qui fondent la notion de Beauté en Art, et en général, en parallèle à la description picturale. Il semblerait qu'il y ait deux explications à la beauté, si, finalement, elles ne sont pas les mêmes. D'une part, le beau parce que... c'est beau. On ne la justifie pas, c'est intrinsèque à l'émotion humaine. J'ai aimé cette toile pour ce ciel gris surchargé, violent dans son assombrissement au-dessus des terres, pour ce gris plus clair, plus léger et pourtant bien présent, qui s'éloignait vers la mer, et pour la déchirure qui laisse observer un espoir de bleu entre ces deux masses informes. Je n'ai non pas aimé le ciel de gauche, celui de droite, celui du centre, mais bien leur rencontre, leur concorde inattendue, leur individualité dans l'ensemble. Et ce phare, d'une blancheur presqu'immaculée, qui se dresse fier et grand mais ridicule et insignifiant, écrasé par une tempête tonitruante. Mais, cet éclairci qui le couronne, n'est ce pas une illusion d'espoir ? Voici la deuxième raison du Beau : il est porteur de symboles : de sens, de valeurs... Le mouvement de la lame, surmontée d'écume, la violence de l'invasion des cabanes par les flots, les hommes courbés, le drapeau désorienté, évoquent un paysage apocalyptique, d'une grande fougue, qui combine à l'immensité la puissance évocatrice. D'aucuns y verraient une allégorie divine, d'autre une sublimation de la Nature toute-puissante. Boudin, quant à lui, y donne sans doute une symbolique également, celle du sentiment d'une époque passée qui laisse la place à une nouvelle ère. En effet, le peintre, à titre d'exemple, critiquera « la disparition lente du voilier », des « jolis trois-mâts du temps passé qui s'en allaient chargés et voiles gonflées et d'une allure si élégante », face aux « lourdes chaudières en fer, gras, lourd », dont le peintre déplore l'absence d'intérêt artistique ». Ainsi, on comprend la violence qui bouleverse et ravage dans ce tableau, la peur des habitants qui est peut-être la sienne, qui fuient. Il explique qu' « il nous reste encore le ciel que personne ne peut abîmer... et la mer si fraîche et si vivante ». Boudin magnifie cette onde, pleine d'ardeur ! Cette puissance le rassure.


B.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire