Un ballet de Malher



Entrée sur scène. Beaucoup de danseurs, seulement des hommes.
La musique commence, l’orchestre débute.

Le ballet entame lentement, doucement, sa marche inexorable vers un dénouement magistral. Des danses, des danses, des danses. Des pas. Un son, un changement de position. A chaque instant son mouvement. On commence à se déplacer réellement, on bouge. Des figures apparaissent. Certains danseurs sont élevés dans les airs. On croirait qu’ils volent. Quelle légèreté, quelle souplesse dans la chorégraphie ! Ca tourbillonne, ça tournoie. Le danseur étoile (comment l’appeler autrement ?) fait son apparition. Il porte un bas beige, quand les autres sont en blanc. Quelques pas pour se démarquer des autres, mais un danseur au bas blanc fait comme lui, l’imite.
La musique commence à se décanter. On retrouve parfois des airs wagnériens. Ca monte, ça monte, ça explose. Puis ça redescend. Par à-coups, on sent l’influence très grande de ce cher Richard sur Mahler. Mais cette 3ème Symphonie reste dans l’ensemble, dans la globalité, très calme, très posée. Les danseurs suivent au rythme de la musique. C’est léger, c’en devient endormant. Mais il ne faut pas dormir devant ce beau spectacle. Un dernier instant wagnérien, le premier acte s’achève.

Entrent les danseuses, avec également des danseurs. La véritable histoire dansée de cette 3ème Symphonie débute maintenant. Une belle histoire d’amour, avec quatre personnages qui entreront en jeu. La musique reste très douce, somnolente. On sent beaucoup moins l’idéal wagnérien de grandeur, de puissance, d’explosivité. On sent en revanche l’idée romantique, le lyrisme, qui conduit à la mélancolie, à une certaine forme de tristesse nostalgique. On en ferme parfois les yeux, pour imaginer un autre univers que celui de cette chorégraphie, toujours au rythme de la musique. Pendant 10 minutes, on reste les yeux fermés à écouter cette symphonie, et on se voit dans un autre imaginaire, et on voit cet autre imaginaire.
Mais la danse continue, et l’histoire évolue. Le danseur étoile a rencontré une danseuse, qui ressemble à une étoile. Une histoire d’amour semble naître. On en sourit, on replonge dans son imaginaire. Mais voilà qu’on perd le fil de l’histoire. Doit-on en être embêté ? Pas nécessairement. Désormais, il faudra interpréter tout ce que l’on voit. Et l’interprétation dans un contexte inconnu est toujours intéressante : elle conduit à l’imaginaire. Or là, l’on voit une autre danseuse, sur scène, sur pointes évidemment. Le danseur étoile et un autre danseur semblent tous deux la courtiser. C’est une confrontation entre deux genres : l’un blond, l’autre brun ; l’un qui semble très léger, l’autre qui semble plus brutal. C’est une opposition violente qui s’exprime par la danse.
Pendant ce temps-là, la musique s’est tue un instant. Elle prend son repos, laisse la confrontation se faire, laisse l’histoire se dérouler un peu. Elle qui jusque-là s’est exprimée pour laisser la danse interpréter le son, a décidé de laisser la danse s’exprimer. Aux spectateurs d’interpréter. Mais la voilà qui reprend son air, voilà la symphonie qui redémarre.
L’histoire devient critique. L’interprétation du spectateur devient étrange : a-t-il bien vu ce qu’il a cru voir ? Le danseur étoile se serait fait rejeter par la danseuse, au profit du danseur brun au bas blanc. Une période de tristesse semble l’envahir, semble envahir la salle, semble envahir le spectateur. Mais voilà que l’on avait oublié la danseuse, la première, qui ressemblait à une étoile. Le danseur étoile se souvient d’elle ; il l’avait auparavant oubliée. Quelques tournoiements plus tard, et ils se regardent longuement dans les yeux. Amoureusement peut-être ? Le désir est là, à tout le moins. Lorsqu’il la prend dans ses bras, lorsqu’il la porte dans les airs… On la voit voler, on la voit s’envoler. Les figures, plus belles les unes que les autres, s’enchaînent. 
Le final semble approcher. Le spectateur imagine déjà les deux couples : le danseur brun et la danseuse convoitée d’une part, le danseur étoile et la danseuse ressemblant à une étoile d’autre part. Mais voilà que cette dernière disparaît, impossible de la retrouver sur la scène. Des dizaines d’autres danseuses lui ressemblant plus ou moins sont portées en l’air par des dizaines de danseurs. Le danseur étoile la cherche, il ne la trouve pas. Elle a disparu, son amante, son aimée, son amour. Où peut-elle être ? Lamentations et désespoir se lisent sur son visage.
Mais voilà que, pour le final, elle réapparaît. La musique, jusque-là très posée, très calme, très douce, se ranime quelque peu pour la dernière minute. Le danseur étoile, seul, la voit apparaître à l’autre bout de la scène. Il tourne doucement la tête. Elle, marche, tranquillement, droit devant elle. Une dernière impression de bonheur rejaillit sur la salle ; on croit voir le danseur étoile sourire.

Rideau, le ballet est fini, l’histoire également. Mais ce n’est que partie remise.
                                                                                                                       S.

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