Une soirée avec Wagner



  La salle Pleyel accueillait ce soir l'Orchestre National d'Ile-de-France avec, à sa tête Enrique Mazzola, accompagné de la mezzo-soprano Nora Gubish. Ces derniers, avec un talent qui semble hors-du-commun au simple amateur acharné que je suis, ont joué différentes pièces de Wagner :  L'ouverture du premier acte des Maîtres chanteurs, Les murmures de la forêt tirés de Siegfried, les Wesendonck Lieder, le Voyage de Siegfried sur le Rhin du Crépuscule des Dieux, le prélude du premier acte de Tristan et Isolde, et enfin l'ouverture de Tannhaüser. Témoigner de la félicité avec laquelle nous avons écoutés ce concert ou de la quiétude enthousiaste qui l'a suivi n'est pas tâche aisée. L'ouverture du premier acte des Maîtres chanteurs engagea la soirée de façon vibrante, bouillonnante si l'on puit dire, tant les cordes sont entraînantes, les percussions frappantes, les cuivres puissants, au début ; laissant place par la suite à une mélodie des cordes qui allie au caractère grandiose de la pièce, une touche de douceur violente. Paradoxe : voilà le terme qui caractérise cette oeuvre qui, malgré ses apparents antagonismes, s'unit de façon harmonieuse et véhémente parfois. Une première oeuvre qui ouvrait une porte au génie wagnérien qui allait se déverser, non sans quelque émotion profonde. Si l'oeuvre wagnérienne est souvent réduite à de tonitruantes et farouches envolées héroïques et épiques, elle n'en est pas moins riche d'une diversité qui en fait son unicité et finalement, sa modernité. Que dire de ces Murmures de la forêt ! Quelle douceur dans les débuts, avec des violoncelles qui chantaient d'un lointain inaccessible et touchaient l'intérieur d'un profond si magique, ce langoureux aire qui vient enrichir cette forêt, comme l'oiseau dès l'aube apparaissant, et ces cordes qui allaient crescendo comme le réveil d'une Nature endormie, puis le thème joué par un violon, comme symbolisant le lever du soleil, ces sons multiples, doux et piquants, comme la brise qui s'agite, les ailes de papillon bruissant dans le calme disparaissant. Peut-on imaginer meilleure atmosphère pour mettre en musique les pérégrinations sentimentales de Werther, se promenant entre les collines, sous un ciel riant, comme Siegfried se reposant, retrouvant une mémoire sans souvenir, qu'éclaire le coeur à défaut de l'esprit, comme pourrait dire Proust ? Les lieder de Schubert, leur père, de Schumann ou de Brahms sont notoirement connus. Mais ceux de Wagner le sont bien moins, hélas ! Amant effréné, Wagner a une relation avec Mathilde Wesendock, dont il tombe follement amoureux. C'est cette passion qui le conduira à composer Tristan et Isolde, et il emprunta cinq poèmes écrits par cette jeune femme pour composer des lieder, teintés de romantisme. Une très belle découverte. Ces poèmes semblaient si puissants dans le coeur de Gubish, elle vivait ces poèmes, et avec quelle violence ces bijoux plongeaient dans notre plus fort intérieur ! Les larmes perlaient naturellement. Le Voyage de Siegfried sur le Rhin fut, celui-ci également, beau, impressionnant, et léger malgré tout. Les cordes, comme partout chez Wagner, sont des enchanteresses et les cuivres conduisent l'oeuvre comme la proue d'un navire, frappant les lames, transperçant les eaux, errant parfois. 
  Mais, mon admiration sans limite, est pour l'ouverture de Tannhäuser. Une arrivée lourde, profonde, calme, qui tient en haleine un auditeur qui, entré dans cette danse, est prêt à s'enflammer. Douceur et profondeur conduisent lentement vers une explosion musicale progressive, un crescendo bouleversant, on sent arriver une immense vague. Une vague fantastique, qui subjugue l'esprit et fait sombrer le coeur dans une violente joie. Et, toujours, ces cordes qui s'élancent, nous enveloppent, dans un calme assourdissant mais reposant. Il y a ce même thème qui revient pour parachever cette beauté en une douce mélancolie d'un passé inconnu. Puis s'adjoint la fougueuse expression d'un sentiment vibrant qui ne peut rester cloîtré dans le coeur. Un thème du bonheur qui nous emporte loin, très loin, vers nous-même, réjouis. Un concert formidable qui laisse prendre un libre essor, comme dirait Baudelaire, à une réflexion sur l'Art et la musique en général. En effet, quel est le but de l'Art ? Est-il une recherche continue d'une sublimation du réel, une expression de l'Homme ? La littérature est un de ces Arts qui, avec une efficacité monstre, rend compte du coeur humain. Et dans la littérature, selon Pascal Quignard, c'est la poésie qui permet d'atteindre le plus profondément ce dessein, parce ce qu'elle est le "faire-corps avec la langue", or la langue est le principal vecteur de l'expression des impressions, des émotions, des sentiments. Mais, la littérature, car enfant de la langue, porte en son germe son échec artistique : l'indicible. Alors, est-ce à d'autres arts comme la peinture ou la musique de contourner cet obstacle pour s'approcher plus près encore du coeur humain ? Wagner a justement dit, "La musique commence là où s'arrête le pouvoir des mots." Et effectivement, indicible est le mot qui m'est venu à l'esprit en écoutant Tannhäuser, il m'était impossible d'exprimer ce que je ressentais et il était impossible d'exprimer par les mots ce que cette musique traduisait. C'est le pouvoir de la musique, le pouvoir de l'Art. Ce retour dans le coeur, la mémoire, l'expression d'un passé inconnu, encore inconnu du moins, de sentiments inexprimables n'est ce pas l'Art ? L'Art n'est-il pas cette transcendance, qui, telle une maïeutique de l'âme, nous rend nos émotions, nos sentiments et les sublime ? N'est-il donc pas aussi le révélateur de notre immanence ?


  Je mettrais en parallèle, pour décrire au mieux par les mots ce sentiment, un poème de Baudelaire, "La Musique", in Les Fleurs du mal


     La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;

  La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;

  Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !




B.

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