Rencontre avec un Bédouin



        Dans sa volonté de réunir les Hommes autour d'une flamme de fraternité, Albert Kahn avait également constitué la plus grande collection de photographies en couleur du début du siècle. Il croyait que mieux connaître l'Autre était un chemin pour l'altruisme. Et il ne semble pas se tromper. Si l'on connaît l'Autre, on apprend de ses mœurs, de ses us et coutumes, de ses différences, nous engageant vers un relativisme culturel, dont parlait Montaigne dans le chapitre « Des Coches » de ses Essais. Ainsi, il envoya des photographes-aventuriers partout dans le monde, de la Yougoslavie à la Mongolie, en passant par le Vietnam, la Syrie ou le Japon : des milliers et des milliers de clichés pour capturer le monde. S'ils ont tous un caractère historique, géographique et culturel intéressant, certains sont frappants de beauté. Et notamment ce Bédouin d'Arabie, qui pose attentif sous l'oeil du photographe, un certain Paul Castelnau. Renvoyant à ce que je disais précédemment sur la Beauté, cette image m'a frappé. Toutes les photos étaient riches d'un secret, d'une histoire sans doute, mais celle-ci m'a invariablement happé. C'est un Bédouin, avec un keffieh rouge et blanc et un long manteau marron qui recouvre sa robe blanche, d'origine soudanaise, pris près d'Aba el-Lissan en Arabie de l'époque, en Jordanie d'aujourd'hui. La photographie : voici encore un autre Art ! L'homme, à un ou deux mètres de l'objectif, regarde d'un œil perçant, presqu'effrayant, devant lui, comme si le photographe n'existait plus et que le Bédouin se lançait dans ce qu'il voyait. Cela crée un fort effet de transpercement visuel, une introspection. D'aucuns disent que les yeux sont le miroir de l'âme. Tout contact entre l'objet et l'individu se fait par le regard, c'est le vecteur de la connaissance, dans le sens de l'assimilation de la chose vue. C'est le récepteur des éléments et le commanditaire des sentiments. Ainsi, lourd est ce regard ! Profond, de façon abyssale, on discerne l'esquisse d'un gouffre, duquel le Bédouin jette une flamme passive, celle qui brûle sans crépiter, qui ronge sans écraser, une puissance incarnée. Sa peau est celle du labeur, ridée, marquée par le temps et peut-être le vestige d'une beauté passée. Sa posture est celle d'un homme calme, assis, droit, au repos après l'héroïsme. Voilà ce qu'il évoque ! Cette photo date de 1918, pendant la Révolte Arabe de 1916-1918 menée par Thomas Edward Lawrence et l'émir Fayçal. D'autres clichés du même voyage, pris par le photographe, sont ceux des soldats de la révolte et de l'émir lui-même. Il n'est donc pas inconsidéré de faire de cet homme, grand dans son calme, un soldat rebelle. Ce poignard qui s'impose, riche et impressionnant, à l'image de son possesseur, a sans doute tranché bien des vies ottomanes. Le ciel est gris et impassible, le Bédouin est assis sur des blocs massifs de roche, entourés par d'autres pierres, et peut-être au fond, d'une ruine d'un mur. N'est-ce pas là la dernière trace de la bataille ? N'est-ce pas en guerrier épique, tel Aouda Abou Tayi, à la fierté dessinée sur l'ébauche d'un sourire satisfait, à la dignité par l'allure, à la puissance par le regard ? Il est l'immobilité, le ciel est grand, dans le dernier quart du tableau, immense parce qu'il est insipide, un vent fouette les hautes herbes éparses entre les rocs. Et lui, droit et grand parmi ce mouvement indistinct que l'on sent, une violence contenue, comme un khamsin encore endormi. C'est ce contraste entre le mouvement dissimulé, celui du Temps avec des ruines plus que des pierres, celui du temps avec les éthers et les pensées d'Eole, et en face, cet homme statique qui a joué au passé et accueille l'avenir, confiant.  


B.

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