Phèdre, mise en scène de Michel Marmarinos



Dernièrement, la Comédie Française présentait une mise en scène de la tragédie Phèdre, réalisée par Michel Marmarinos. Celle-ci était à la fois actuelle et classique. Actuelle en ce que le décor ne correspondait aucunement à celui que le dramaturge avait pu envisager. Mais, sans la mesure où le cadre temporel reconstitué –celui des années 1940- reste antérieur au notre, la représentation conservait, non sans une once de respect et de peur de toucher au texte, la dimension classique de l’œuvre.
Un questionnement nous interpelle toutefois : pourquoi avoir choisi les années 1940, qui n’ont pas plus de rapport avec l’intrigue que les décennies précédentes et suivantes ? L’interprétation de cette représentation nous éclairera certainement à ce sujet.
                La première aspiration de cette mise en scène est d’ouvrir l’intrigue sur l’extérieur, la polis, afin d’amplifier l’importance politique de cette crise familiale, qui ne cesse de déprendre –ou d’exercer une influence- sur le monde environnant, ainsi que Marmarinos l’a écrit dans le rapport de presse :
Mais cette tragédie ne serait qu'un drame privé si elle ne mettait pas en jeu un autre cercle, longtemps porté par cette « rumeur » autour du sort de Thésée : la polis. Tous les protagonistes de la pièce sont soumis aux forces supérieures de la société, de la politique... et des Dieux, qui interfèrent toujours.
                De ce fait, il semblait capital d’ouvrir la scène vers l’ailleurs. C’est ainsi que l’appartement impérial donne sur une vaste terrasse, qui fait face à une baie étendue, dans laquelle la mer est relativement calme. Le spectateur attentif pourra également remarquer que la situation extérieure reflète l’évolution tragique de cette crise intime : une correspondance que nous pourrions qualifier de baudelairienne permettait de faire une analogie entre les états d’âme des personnages et de la nature –si tant est que nous puissions lui attribuer des émotions, ce qui semble très contestable, dans la mesure où chaque être humain, en tant que réceptacle sensoriel, a une vision différente de l’environnement : alors que les apolliniens voient dans l’orage un  déchaînement fondamentalement mauvais, ce même évènement naturel évoque la joie de descendre chez les dionysiaques.
                Ainsi, l’intensité lumineuse diminuait progressivement dans la baie, afin de montrer que l’action conduisait immanquablement à la nuit éternelle. De plus, la mer se faisait plus agitée lors des moments dans lesquels la tension était plus intense.
                Mais l’intérêt de cette représentation ne se limitait pas à cette correspondance. La mise en scène proposée par Marmarinos se démarquait également par un second aspect, son immobilité qui accablait progressivement la salle entière dès la tirade de Théramène, jusqu’à, une fois portée à son paroxysme, transformer la scène en un tableau de Hopper. Voilà sans doute pourquoi le metteur en scène avait représenté un décor des années 1940 : afin d’évoquer aux spectateurs la célèbre toile Nighthawks, peinte en 1942. Nous nous rappelons de l’enseigne écrite sur le fronton du bar par l’artiste : « Philies », qu’il est possible de lire « Phil-lies », signifiant dans un mélange de Grec ancien et d’Anglais : « l’amour du mensonge ».
                Le théâtre serait alors cette délicieuse illusion à laquelle le spectateur est attaché, malgré le fait qu’elle constitue un mensonge, une tromperie. Nous savons tous que les tragédies nous mentent, en donnant l’impression du vrai. Pourtant, nous y retournons, comme attirés par le véritable onanisme émotionnel qu’elles suggèrent, ainsi que l’ont expliqué Aristote dans Poétique et Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?
                                                                                         N. 

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